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Les points d’appui scientifiques de l’udérochromatisme

Volet III

L’udérochromatisme est une pratique artistique fondée sur l’expérimentation, qui dialogue avec certains apports des sciences cognitives, sans se présenter comme un modèle scientifique de l’émotion.

Les sciences ne sont pas mobilisées pour prouver l’existence d’une « créature émotionnelle » dans le ventre, ni pour établir une traduction universelle entre une sensation, une couleur et un son. Elles permettent cependant d’éclairer pourquoi le corps intérieur, les viscères et les sensations abdominales constituent une matière pertinente pour explorer l’émotion.

Les recherches sur l’intéroception, les relations entre activité viscérale et expérience émotionnelle, la perception prénatale et les correspondances entre modalités sensorielles offrent ainsi des points d’appui. Elles éclairent le terrain corporel à partir duquel l’udérochromatisme développe son propre langage poétique.

L’intéroception : percevoir l’intérieur du corps

L’intéroception désigne l’ensemble des processus par lesquels le système nerveux détecte, interprète et intègre les signaux provenant de l’intérieur du corps. Elle concerne notamment les battements cardiaques, la respiration, la faim, la satiété, les tensions viscérales et certaines sensations digestives.

Ces signaux ne produisent pas toujours une perception consciente. Une grande partie de la régulation corporelle s’effectue silencieusement. Certains changements deviennent toutefois perceptibles : accélération du cœur, souffle modifié, gorge serrée, ventre contracté, sensation de vide ou de pesanteur.

Une étude en imagerie cérébrale consacrée à la perception des battements cardiaques a montré que l’attention portée aux signaux internes mobilise notamment l’insula et le cortex cingulaire. L’activité de l’insula antérieure droite était liée à la précision avec laquelle les participants percevaient leurs propres battements. Cette expérience a contribué à établir un lien entre perception corporelle, conscience de soi et intensité de l’expérience émotionnelle.

L’udérochromatisme se situe dans cet espace : celui où une manifestation physiologique peut devenir une expérience consciente, puis une matière de création.

Les viscères ne sont pas silencieux

Les organes internes transmettent continuellement des informations au système nerveux. Une expérience menée chez la souris a notamment montré que différents signaux provenant des viscères sont représentés par des ensembles neuronaux distincts dans une région du tronc cérébral.

Ces résultats ne permettent pas de transposer directement une cartographie animale à l’expérience humaine, mais ils confirment que les sensations viscérales possèdent une organisation nerveuse spécifique et ne forment pas un bruit corporel indifférencié.

Chez l’être humain, l’attention portée au cœur et celle portée à l’estomac ne mobilisent pas exactement les mêmes réseaux cérébraux. Une étude en IRM réalisée auprès de participants en bonne santé a observé des activations différentes selon qu’ils dirigeaient leur attention vers leurs sensations cardiaques ou gastriques.

La perception interne n’est donc pas une faculté unique et homogène : elle dépend aussi de l’organe et du type de signal auquel l’attention est accordée.

Cette distinction rejoint la démarche udérale. Une sensation située dans l’estomac, les intestins ou l’ensemble de l’abdomen peut appeler une forme, une temporalité ou une intensité différente. Il ne s’agit pas de dresser une carte anatomique stricte, mais de reconnaître que le vécu viscéral possède plusieurs lieux et plusieurs qualités.

L’émotion est aussi une expérience corporelle

Une émotion n’est pas seulement une idée que l’esprit identifierait après coup. Elle s’accompagne fréquemment de transformations corporelles : rythme cardiaque modifié, respiration plus courte, chaleur, tension musculaire, frisson, nausée ou sensation abdominale.

Dans une série d’expériences réunissant 701 participants, Lauri Nummenmaa et ses collègues ont demandé aux personnes d’indiquer sur des silhouettes les régions corporelles dont l’activité leur semblait augmenter ou diminuer pendant différentes émotions.

Les émotions produisaient des cartes de sensations corporelles statistiquement distinctes, avec des régularités retrouvées dans des échantillons européens et asiatiques. Ces cartes étaient déclaratives : elles représentaient les sensations rapportées par les participants et non une mesure directe de chaque organe. Elles montrent néanmoins que les émotions sont spontanément vécues et localisées dans le corps.

Une étude plus récente a utilisé une capsule ingérable capable de mesurer la pression, la température et l’acidité du système digestif pendant que les participants regardaient des vidéos suscitant différentes émotions.

Les séquences associées à la peur et au dégoût étaient accompagnées de sensations gastriques rapportées, notamment la nausée, ainsi que de variations de certains paramètres digestifs. Les auteurs soulignent toutefois que l’étude ne permet pas encore d’établir une signature gastrique simple et universelle pour chaque émotion.

Ces travaux soutiennent une proposition essentielle de l’udérochromatisme : une émotion peut être appréhendée à partir de la manière dont elle traverse et modifie le corps. Ils ne démontrent pas que toute émotion naît dans le ventre, mais ils légitiment le choix artistique d’en faire un territoire privilégié d’observation.

Le ventre : territoire choisi plutôt que siège exclusif

Scientifiquement, il serait excessif d’affirmer que le ventre constitue à lui seul le siège des émotions. L’expérience émotionnelle résulte d’interactions complexes entre le cerveau, le système nerveux autonome, les viscères, les hormones, la mémoire, le contexte et l’environnement.

L’udérochromatisme peut néanmoins choisir le ventre comme centre poétique et perceptif. Ce choix repose sur une expérience concrète : le ventre est une région où de nombreuses modifications internes deviennent sensibles avant même d’être clairement interprétées.

Une contraction peut être perçue sans que la personne sache immédiatement s’il s’agit de peur, d’attente, de désir ou d’inconfort. Une sensation interne ne possède pas nécessairement une signification émotionnelle fixe. Elle doit être interprétée à partir d’un contexte, d’une histoire et d’un état général.

Cette indétermination est importante. Elle empêche l’udérochromatisme de devenir une nomenclature rigide dans laquelle chaque sensation correspondrait à une émotion précise. Le ventre n’est pas utilisé comme un appareil de diagnostic. Il devient un espace de questionnement et de traduction.

La créature émotionnelle : une fiction compatible avec l’instabilité du vivant

La science ne décrit pas l’émotion comme une créature autonome habitant les viscères. Cette figure appartient pleinement au domaine artistique.

Elle trouve néanmoins un point d’appui dans le caractère changeant et distribué de l’expérience émotionnelle. Les signaux internes se modifient, circulent et interagissent avec l’attention, la mémoire et l’environnement. L’émotion n’apparaît donc pas nécessairement comme une entité stable que l’on pourrait isoler.

En lui donnant un corps imaginaire, l’udérochromatisme ne prétend pas révéler une structure biologique cachée. Il invente une forme permettant d’approcher ce qui demeure diffus.

La créature peut s’agglutiner, se fragmenter ou se déplacer parce qu’elle ne représente pas un organe réel. Elle représente la variabilité du ressenti. Sa morphologie constitue une hypothèse sensible, non une illustration scientifique.

Cette distinction protège la force du concept : la science décrit certains mécanismes du corps ; l’art leur donne une présence, un récit et une forme partageable.

La vie sensorielle avant la naissance

Les recherches sur la perception fœtale montrent que, durant la seconde moitié de la grossesse, le fœtus peut répondre à certaines stimulations auditives et vibratoires. Des études ont observé des modifications du rythme cardiaque fœtal en réponse à des voix familières ou nouvelles. D’autres travaux indiquent que certains apprentissages auditifs commencent avant la naissance, notamment pour les caractéristiques de la voix maternelle et de la langue entendue.

Ces résultats permettent de parler d’une sensibilité prénatale aux rythmes, aux voix et à certaines vibrations. Ils ne permettent pas d’affirmer simplement que le fœtus ressent les « joies » ou les « peines » de sa mère comme des émotions identiques aux siennes.

L’état physiologique maternel peut influencer l’environnement du développement fœtal. Mais cette influence passe par des mécanismes biologiques complexes et ne correspond pas à une transmission directe et consciente des émotions.

Dans le cadre de l’udérochromatisme, la période prénatale peut donc être évoquée comme l’un des premiers environnements de rythme, de vibration et de résonance corporelle. Elle ne doit pas servir de preuve selon laquelle une mémoire émotionnelle complète serait déjà inscrite dans le ventre.

Du son à la couleur : des correspondances sans équivalence

Le son et la lumière ne sont pas deux phénomènes que l’on pourrait aligner directement sur une même échelle. Le son est une vibration mécanique transmise dans un milieu, tandis que la lumière appartient au domaine des ondes électromagnétiques. Leurs fréquences ne produisent pas des perceptions comparables par une simple conversion numérique.

Il existe néanmoins des correspondances perceptives entre audition et vision. Des expériences montrent, par exemple, que des sons aigus sont fréquemment associés à des formes plus claires ou à une plus grande luminosité visuelle. D’autres associations impliquent la hauteur, le timbre, la saturation ou la brillance. Ces correspondances peuvent influencer certains jugements perceptifs.

Elles ne constituent toutefois pas un langage universel et immuable. Leur intensité varie avec le contexte, les caractéristiques des stimuli, l’apprentissage et parfois la culture. Des travaux récents indiquent notamment que les associations entre hauteur sonore et couleur peuvent dépendre davantage de la luminosité que de la teinte elle-même et se modifier selon le contexte de présentation.

L’udérochromatisme peut donc associer son et couleur sans prétendre découvrir une équivalence physique ou une table universelle de correspondances. La relation est construite dans l’œuvre, à partir d’une sensation et d’une situation particulières.

La couleur sonifiée devient ainsi une traduction artistique : une manière de faire circuler une intensité entre le ventre, l’image, le rythme et le son.

Ce que les sciences permettent d’affirmer

Les recherches contemporaines permettent raisonnablement de soutenir que les signaux internes participent à l’expérience consciente et émotionnelle ; que les sensations gastriques possèdent une réalité perceptive et des représentations nerveuses propres ; que les émotions s’accompagnent souvent de sensations corporelles localisées ; que le fœtus devient sensible à certains sons et rythmes avant la naissance ; et que des correspondances perceptives peuvent apparaître entre certaines propriétés sonores et visuelles.

Elles ne permettent pas de conclure que le ventre est l’unique origine des émotions, qu’une émotion possède une forme objective, qu’une couleur traduit naturellement un affect déterminé ou qu’une correspondance sonore et chromatique est universelle.

Ces limites ne diminuent pas l’udérochromatisme. Elles déterminent au contraire son territoire propre.

Une création éclairée par les sciences du corps

L’udérochromatisme ne transforme pas des connaissances scientifiques en illustrations. Il s’appuie sur elles pour ouvrir un espace artistique.

L’interoception rend pensable une attention dirigée vers les sensations internes. Les recherches sur l’incarnation montrent que l’émotion se vit aussi dans le corps. L’étude des sensations gastriques confirme que le ventre possède une réalité perceptive complexe. La perception prénatale rappelle que le vivant se forme dans un milieu de rythmes et de vibrations. Les correspondances intersensorielles rendent enfin possible une circulation entre son et couleur sans imposer d’équivalence fixe.

À partir de ces points d’appui, l’udérochromatisme accomplit un geste qui n’appartient qu’à lui : il donne au ressenti ventral une forme mouvante, une couleur, une durée et une musicalité.

La science décrit les voies par lesquelles le corps se perçoit. L’udérochromatisme imagine ce que ce corps intérieur pourrait dire lorsqu’il devient œuvre.

Bibliographie scientifique sélective

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